1 Les billets de Monopoly et les ICO foireuses
En juin 2026, les marchés ne parlent que d’introductions en bourse hors normes. SpaceX vient d’entrer au Nasdaq autour de 1 750 milliards de dollars de valorisation, le plus gros IPO de l’histoire. Anthropic et OpenAI ont déposé leur dossier confidentiel à la SEC à quelques jours d’intervalle. La mode est aux licornes qui ouvrent leur capital au public.
En 2021, la mode avait un autre nom : l’ICO crypto. Pendant le bull run, des centaines de projets vendaient leurs jetons au public avant même d’exister, en promettant le prochain Bitcoin. J’en faisais partie, côté acheteur. Cet article est le troisième volet de ma série crypto, après mon meilleur trade (l’ETH acheté à 140 dollars) et ma déroute sur les altcoins en 2021. Cette fois, le décor change : les ICO. Le résultat, lui, ne change pas. J’ai perdu près de 20 000 euros. Voici comment, et surtout pourquoi.

Quand le portefeuille gonfle, le cerveau débranche
Le risque, lorsque vous voyez votre portefeuille gonfler en permanence, c’est de croire que les gains crypto ne sont pas du « vrai » argent. Du coup vous prenez des bénéfices ailleurs et vous les réinvestissez dans des cryptos de plus en plus risquées.
C’est exactement l’état d’esprit dans lequel je me trouve en juin 2021. L’ETH et le Bitcoin ont explosé, mon compte affiche des montants que je n’avais jamais vus, et une petite voix me souffle que ce capital virtuel mérite d’être mis au travail sur des paris plus agressifs. Je m’intéresse donc aux ICO.
CoinList, ou la loterie mondiale qui vous prend votre sommeil
Tout le monde s’arrache les places sur CoinList, la plateforme « VIP » du moment. Le problème : leur système de file d’attente est une torture psychologique. Il faut se connecter à des heures impossibles (décalage horaire américain ou asiatique oblige) pour voir s’afficher : « Vous êtes numéro 342 891 dans la file ».
Rester éveillé de 2h à 3h du matin devant une barre de chargement qui n’avance pas a fini par me transformer en zombi pour la journée de travail suivante. Car le jour, j’ai un vrai métier qui demande d’avoir les yeux ouverts.

C’est quoi une ICO ? |

PointPay, le « Saint Graal » à 0,10 dollar
En suivant plusieurs youtubeurs qui en font la promotion, je décide d’investir une part non négligeable de mes gains crypto dans une ICO bien plus accessible que les loteries CoinList : celle de PointPay (jeton PXP).

Sur le papier, c’est le Saint Graal : la première banque crypto mondiale tout-en-un (bourse, portefeuille, banque, carte de crédit). L’ICO dure des mois, ce qui est très rare, avec un système redoutable : le prix du token augmente chaque semaine. Le message marketing : « Achetez vite à 0,10 dollar, car la semaine prochaine ce sera 0,15 dollar ». Le résultat : un FOMO (peur de rater l’occasion) artificiel qui pousse des milliers de petits investisseurs à se précipiter, persuadés de faire une culbute immédiate à la cotation.
J’achète à 0,10 dollar, puis, après avoir vendu d’autres cryptos, je recharge à 0,20 dollar. Pendant toute la phase de l’ICO, je vois sur mon compte PointPay la valeur de mes actifs monter virtuellement. En réalité, ils se contentent d’afficher mon portefeuille au cours de l’ICO du moment, de 0,10 jusqu’à 0,50 dollar. Je sais que c’est du marketing, mais psychologiquement, c’est imparable. Après tout, c’est de la crypto : tout est possible, y compris un x10 à la première cotation.
Le mécanisme du prix progressif Le prix qui monte chaque semaine n’est pas une information sur la valeur du projet, c’est un outil de vente. Il fabrique deux émotions en même temps : la rareté (« dépêchez-vous ») et la preuve sociale (« puisque ça monte, d’autres achètent »). Aucune des deux ne dit quoi que ce soit sur la qualité du produit. Un compte à rebours et un prix qui grimpe sont des arguments de marketing, pas de finance. |
Le jour de la cotation, la douche froide

Après des mois d’attente où je voyais la valeur de mon portefeuille grimper mécaniquement, le jour de la cotation sur les échanges publics (le « listing ») arrive enfin. Dans ma tête, c’est le moment où je commande la Lamborghini. Sur mon écran, c’est le moment où je pleure.
Le prix artificiel de l’ICO, monté jusqu’à 0,50 dollar sur leur site, se fracasse contre la réalité de l’offre et de la demande. Dès les premières heures, le cours ne s’envole pas « to the moon », il s’écrase. Au lieu du x10 espéré, je me retrouve instantanément en moins-value. Et le pire suit : une lente agonie. Contrairement à un krach boursier rapide, ici la baisse dure des semaines. Le token ne reviendra jamais à mon prix d’achat.
Pourquoi les ICO s’effondrent au listing
C’est un classique : « buy the rumor, sell the news » (achetez la rumeur, vendez la nouvelle). Trois mécanismes se combinent.
- La pression vendeuse : des milliers d’investisseurs attendent le listing pour vendre et encaisser. Tout le monde vend en même temps, le prix s’écroule.
- La liquidité : sur les petits échanges, il n’y a pas assez d’acheteurs pour absorber cette vague de ventes.
- Le prix psychologique : le tarif de l’ICO était surévalué par le marketing pour créer l’urgence, sans rapport avec la valeur réelle du projet.
Et devinez quoi ? Je continue à en acheter
Comme le cours baisse, j’en achète encore pendant cette descente interminable. Je m’abonne à leur file Telegram et j’alimente mon biais de confirmation : « Ce n’est qu’une mauvaise passe, le marketing agressif arrive, to the moon ».
Le biais de confirmation et l’effet de groupe C’est le pire ennemi de l’investisseur. Une fois qu’on a investi, le cerveau refuse d’avoir tort. On ignore inconsciemment les mauvaises nouvelles (le prix qui chute, le produit qui n’existe pas) et on survalorise les rares signaux positifs. Les groupes Telegram fonctionnent comme des chambres d’écho : tout le monde perd de l’argent, mais chacun rassure les autres en criant « HODL » (hold on for dear life). Une thérapie de groupe qui coûte très cher. J’ai consacré un article entier aux neuf biais qui ruinent les portefeuilles. |
J’assiste à toutes les visioconférences du CEO, qui sera « remercié » par la suite. Je transfère mes jetons d’un exchange à un autre pour être sur celui qui a la meilleure liquidité. Rien n’y fait. Le dossier est vide, j’ai trop investi dessus, et je finis par admettre que ce n’est qu’une coquille vide, comme l’immense majorité des ICO.
Mon cas n’avait rien d’exceptionnel Ce qui m’a le plus aidé à digérer cette perte, c’est de découvrir, après coup, que mon échec était la norme statistique, pas la malchance.
Acheter une ICO au hasard, c’était jouer à une loterie où la quasi-totalité des billets étaient perdants (rapport Satis Group, CoinDesk). |
Le cours du PXP, en images

J’ai finalement revendu mes jetons en 2024, en ayant perdu 95 % de mon investissement initial, soit près de 20 000 euros. Depuis, l’équipe a tenté une opération de la dernière chance : un regroupement de jetons (environ 8 anciens échangés contre 1 nouveau, début 2024). Une chirurgie esthétique qui n’a trompé personne. Le cours a continué de glisser, autour de 0,015 dollar à la mi-2026.
Et fiscalement, cette perte change-t-elle quelque chose ? En France, tant que vous restez dans l’univers crypto, vous n’êtes pas imposé. Échanger un jeton contre un autre, y compris contre un stablecoin (USDT, USDC), n’est pas un fait générateur : seule la sortie vers des euros, ou l’achat d’un bien, déclenche l’imposition (article 150 VH bis du Code général des impôts). Comme je repasse systématiquement par des stablecoins, ma perte sur le PXP n’a eu aucune traduction fiscale au moment de la vente : elle n’existera vraiment que le jour où je convertirai ces stablecoins en euros. C’est d’ailleurs le seul vrai levier qui vous reste, choisir le moment de la sortie en euros, sachant qu’une moins-value crypto ne s’impute que sur des plus-values crypto de la même année et ne se reporte pas. |
Repérer une ICO foireuse avant d’y mettre un euro
Avec le recul, les signaux d’alerte étaient tous présents sur le PXP. Les voici. Si un projet coche plusieurs de ces cases, le doute n’est plus permis.
- La communication ne parle que du prix (« x10 garanti », « achetez avant la hausse ») et presque jamais de la technologie ni du produit réel.
- Un prix progressif et un compte à rebours organisent l’urgence. Un projet sérieux n’a pas besoin de vous mettre un pistolet sur la tempe pour lever des fonds.
- Le produit n’existe pas encore. Vous payez une promesse, pas un service que vous pouvez tester.
- L’équipe est anonyme, pseudonyme ou impossible à vérifier sur LinkedIn. Le dépôt de code public (GitHub) est vide ou inactif.
- La part de jetons réservée à l’équipe et aux premiers entrés est énorme : ils encaisseront au listing, sur le dos des derniers acheteurs.
- La promotion repose sur des youtubeurs et des influenceurs, souvent rémunérés sans le dire. En France, un projet sans visa AMF ne peut légalement ni démarcher ni sponsoriser.
Aucun de ces signaux ne prouve à lui seul une arnaque. Mais leur accumulation, oui. Le PXP les cumulait presque tous, et j’ai quand même investi 20 000 euros. C’est précisément ce que le biais de confirmation fait à un cerveau d’investisseur déjà engagé.
Conclusion : une formation qui m’a coûté 20 000 euros
Si je fais le bilan de cette aventure ICO, c’est une perte sèche de près de 20 000 euros. Disons que ce fut une formation hors de prix, mais terriblement efficace. J’ai payé, dans la douleur, pour apprendre trois règles que je ne violerai plus jamais.
- Se méfier de la facilité. Si on vous déroule le tapis rouge (pas de file d’attente, achat ultra simple) alors que les projets sérieux sont pris d’assaut, c’est qu’il y a un loup.
- Fuir les gains « garantis ». Si le marketing promet un rendement certain (prix progressif, compte à rebours), c’est que le produit, c’est vous.
- Ne jamais moyenner à la baisse sur un projet qui ne livre rien. C’est comme essayer d’attraper un couteau qui tombe.
L’intelligence artificielle m’aurait sans doute répondu froidement : « Stop, probabilité de perte de 99 % ». Mais mon cerveau humain, lui, voulait rêver. Tout l’enjeu est là : combiner l’analyse froide de la machine avec notre intuition, en laissant nos émotions, et notre carte bancaire, au vestiaire.
Pour la suite de cette série, vous pouvez lire le récit de mon meilleur trade crypto (l’ETH) et celui de ma déroute sur les altcoins en 2021. Et si vous voulez voir comment je m’informe désormais avant d’investir dans la crypto, j’ai testé pendant deux ans un service payant.
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